Sélectionner une page

Paolo Sorrentino, l’anti-Scorsese : analyse de « La Partita Lenta »

Film splendide mettant en scène des joueurs de Rugby qui touche la grâce par le sport, « La Partita Lenta » est un court métrage du réalisateur italien Paolo Sorrentino, connu dernièrement pour ses longs métrages internationaux « La Grande Belleza » et « Youth », ainsi que pour la série « The Young Pope » (avec Jude Law, Cécile de France, Ludivine Sagnier, Diane Keaton).

La Partita Lenta

Les thèmes de Paolo Sorrentino sont particulièrement explicites dans ce court métrage que je voudrais faire connaître à ceux qui ne le connaissent pas. Disponible sur vimeo.

Dès le premier plan du film, l’artifice s’introduit dans le cadre : Une grosse tête de cochon, et une musique-ascenseur de fête foraine accompagné d’un « Tchouu Tchouu ». Le cochon, c’est le premier wagon du train qui circule dans un centre commercial. Le titre s’affiche « La partita lenta » : totale opposition entre le titre et ce qui se passe à l’écran.

Musique joyeuse, visage de cochon amusant… ce qui est lent, c’est plutôt nous, le spectateur, un peu abasourdi par ce qu’on regarde. Ce qui est lent, c’est aussi le vieil homme, un peu éteint, accompagné de son chien, assis dans l’un des wagons.

  • L’homme et son chien.

Le fait que le vieil homme soit accompagné d’un chien (et pas d’un homme ou d’une femme) renforce sa solitude devant cet artifice. S’ils étaient deux humains, déjà, il y aurait eu deux regards, plus forts. Seul, il est circonspect, las.

On a déjà une opposition entre humain-lent-sincère et monde-rapide-artificiel.

  • Le quadragénaire, le courrier.

Disparition de cette musique d’ascenseur dans cette scène. Le calme. Un quadragénaire est devant les boîtes aux lettres de son immeuble. Il est regardé par un vieil homme. Le quadragénaire n’est pas seul. Il ouvre sa boîte et une lettre tombe directement sur la caméra placée en contre-plongée = effet de vitesse, en opposition avec la lenteur du quadragénaire. Il ramasse la lettre, monte péniblement les marches sous un travelling gracieux. Il est toujours observé par le vieil qui le regarde de sa porte. Ici, rien n’est gardé pour soi.

 

Transition : illustration d’un Clown féminin au regard sombre, puis portrait d’une femme soixantenaire qui fume. Elle porte de grandes boucles d’oreilles. Elle regarde la caméra et tire activement sur sa cigarette. On la sent les nerfs à vif. Image d’un pantomime maquillé puis le visage travaillé d’une femme fatiguée qui souffre – la mère du quadragénaire. Voilà l’ambiance.

 

Nous apercevons aussi une jeune femme blonde qui regarde une autre femme blonde qui a l’âge d’être sa mère et qui feuillette un magasine. Le son n’est pas rompu : nous sommes bien dans le même appartement. Plus loin, on comprend qu’un couple vit dans le même appartement que leur mère respective. Une forme de misère.

 

Le personnage principal – le quadragénaire – entre et cache le courrier dans une commode. On comprend que c’est une facture. Étant dans l’obscurité, il allume la lumière. Il la regarde s’allumer. On se demande si cette lumière est agréable ou non. Il la regarde s’allumer comme s’il en avait besoin, mais en même temps la lumière augmente le contraste de son visage, le rend agressif. Elle est un peu une lumière désagréable, mais de survie.

 

Rythme toujours lent, bande son silencieuse. Il arrive à l’angle d’un couloir obscur. Soudain, on découvre le jeune homme, fils ou neveu, qui lui lance un gros sac de sport. Boum ! Le son – et la vie – refait surface un instant. Le jeune homme, stoïque, marche d’un pas sûr vers la sortie de l’appartement et le quadragénaire l’accompagne. ce dernier embrasse sa femme – la femme blonde. La caméra recule sur elle. On voit au fond de la pièce un rideau s’agiter lentement et fait penser au temps qui passe sans que rien ne change. Avec ce silence, cette absence de mots, tout semble éteint.

 

  • Le supermarché

supermarché désert

 

 

À la radio, un homme parle. Dans la voiture, le jeune homme, le quadragénaire et un troisième homme sont silencieux. Garé, ce dernier regarde avec un air abattu un caddie délaissé. ça parle à la radio, mais la ville est déserte. Le supermarché est désert et ce travelling bas-haut en rend bien compte : il esthétise cette absence, et donc la dramatise. Sorrentino semble nous figurer que l’humanité a disparu mais que la société fonctionne quand même.

 

Paolo Sorrentino aime la problématique que pose notre rapport à Dieu et au salut au XXI siècle, époque où Dieu est non seulement mort, mais où l’homme, par ses activités, n’est peut être lui aussi plus qu’un simulacre, un corps sans âme qui n’a plus le souvenir de ce qu’il était avant le monde du divertissement et de la décadence. En cela, Paolo Sorrentino est clairement le successeur de Federico Fellini, qui lui aussi était fasciné autant par le salut de ses personnages que par l’artifice, le superficiel.

 

Outre la filiation, je préfère davantage opposer Paolo Sorrentino à Martin Scorsese pour leur rapport au catholicisme. Martin Scorsese montre des personnages qui explosent dans une société puritaine. Il esthétise cette explosion et en fait un moment de grâce, de pure beauté. Chez Sorrentino, c’est tout le contraire : c’est le monde qui a explosé. Les hommes condamnés se divertissent de tous les vices. Même l’art et Dieu sont devenus des artifices. Les personnages portent un regard cynique et fataliste sur le monde et ces derniers touchent le moment de grâce dès l’instant où ils acceptent cet artifice et se reportent sur ce qui représente leur foyer et atteignent la grâce. Ici, ce foyer est le match de rudby.

 

Ainsi, globalement et sans aller dans le détail, l’un voit le salut dans l’explosion, le débordement (Scorsese). L’autre voit le salut dans l’implosion, l’acceptation. Compte tenu de leurs origines, l’expression de l’un et de l’autre n’est pas étonnante. L’implosion est une thématique bien plus européenne : les frontières sont depuis longtemps figés et les populations sclérosées. L’explosion, l’expansion, au contraire est une thématique beaucoup plus américaine. Les États-Unis ayant été il y a peu encore un pays de pionniers et de conquérants, ils demeurent dans l’espérance de trouver une solution à l’extérieur.